Transeformind

A travers une émotion, rétablir le dialogue avec ce qui nous anime et retrouver le sens de ce que l'on vit

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Le cadeau de l’histoire

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Hier, j’ai dîner avec une amie et ses enfants, un jeune garçon et une petite jeune fille. La petite avait la flemme. Son attention passait d’un sujet à l’autre, évoquant ses expériences récentes en les soulignant d’un « de toute façon, je m’en fous » récurent…

Puis, elle a raconté à sa maman : « Tiens, j’ai présenté mon cahier au prof d’anglais aujourd »hui et il a dit : Il est moche… comme toi. Oh bien sûr, je ne parle pas de ton physique, je parle intérieurement. » La maman, enseignante elle aussi, a immédiatement désenchanté. Elle a répondu « Tu le sais bien, son humour est complètement nul. », suggérant à sa jolie petite de passer l’éponge.

Très attentive, mon amie m’a expliqué qu’elle était déjà allée voir son confrère deux mois plus tôt pour lui faire part du problème. Lors de la première présentation de cahier, il avait dit devant la classe entière : « Voila ton cahier est moche, comme toi ! ». Cette phrase avait laissé l’enfant sans voix, profondément en colère et incapable se raisonner malgré son intelligence hors du commun. Touchée par la peine et l’humiliation que ces paroles avaient fait ressentir à sa fille, la mère avait pris le temps de venir expliquer au collègue qu’en toute objectivité, ses propos étaient déplacés même s’il les considérait comme de l’humour et qu’à l’avenir, elle espérait qu’il les évite !

J’aurais pu ajouter que :

  • Les enfants de 11 ans n’ont pas forcément cet humour car leur cortex préfrontal n’est pas complètement connecté aux autres aires cérébrales et que ce n’est pas la peine de tirer sur les feuilles de salade pour les faire pousser, la connexion ne sera pas là avant une dizaine d’années supplémentaires.
  • Il est donc naturel que certains concepts ou raisonnements restent inaccessibles aux jeunes, inclus le second degré, pour certains plus tard que pour d’autres.
  • Pire : que cette impossibilité d’intégrer l’expérience avec justesse produit des représentations biaisées de soi et des autres, alors même que les petits cerveaux sont en train de dessiner ces représentations avec leurs neurones. Ces représentations intègrent leur carte du monde et qu’arrive-il avec ce genre de zones blanches ? A coup sûr, si on utilise la carte qui en contient pour tracer la route d’un comportement jusqu’à son objectif, il manquera sa cible.

Elle attendait de lui qu’il se retienne. Visiblement, il ne l’avait pas fait et avait même été encore plus loin dans le jeu. Les explications n’avaient pas pu lui faire prendre conscience, c’était plus fort que lui…

Chacune de nos expériences interfère avec notre paysage neuronal. Bien des pédagogues l’oublient : pour qu’une information soit intégrée, elle doit passer par le mode rationnel et par le mode émotionnel, irrationnel. C’est l’e/motion qui nous touche et nous met en mouvement, pas le concept. Cependant, lorsque l’on est submergé par l’émotion, le mécanisme de défense se met en route et il arrive que l’on se dissocie de la situation, qu’on la mette de côté pour continuer à fonctionner.

Alors qu’est-ce que cette expérience va imprimer sur la carte ? Une représentation erronée… comme par exemple, la croyance qu’il est préférable d’éviter d’être touché pour ne pas risquer d’être blessé ; car voyez-vous, la douleur sociale est de même nature que la douleur physique. Cela conduira à la déconnexion, l’incapacité de communiquer avec empathie.

Cette expérience peut aussi induire le sentiment de ne pas être à la hauteur – pas assez belle pour faire partie de ceux qui ne sont pas rejetés, ceux ont leur place. Ça marche aussi avec pas assez intelligente, pas assez généreuse, pas assez gentille, pas assez simple, etc… Cela conduira à douter de soi, parfois aussi à perdre la capacité à réaliser ce qui nous anime alors même que les portes circulaires automatiques s’enclenchent, quelles que soient les croyances : ce que je vis confirme ce que je ressens qui confirme ce que je crois qui confirme ce que je vis…

Qu’est-ce que l’on peut faire maintenant, quoi d’autre est possible ? On s’est posées. Sans rien dire… jusqu’à ce que du fond de la mémoire revienne ce petit conte zen, celui du cadeau des insultes. Vous le connaissez ?

Dans le lointain Japon vivait autrefois un grand samouraï. Déjà âgé, il se consacrait à enseigner son art aux jeunes. Avec son grand âge, il était réputé pour sa sagesse et on murmurait qu’il était encore capable d’affronter et de battre n’importe quel combattant. Un jour arriva un guerrier qui était célèbre pour sa technique de provocation : il attendait que son adversaire fasse le premier mouvement et, doué d’une intelligence rare pour profiter des erreurs commises par les autres, il contre-attaquait avec la rapidité de l’éclair. Ce jeune guerrier n’avait jamais perdu de combat. Comme il connaissait la réputation du samouraï, il était venu pour le vaincre et accroître sa gloire. Les élèves du Samourai étaient opposés à cette idée, mais le vieux sage accepta le défi. Il se réunirent tous sur une place de la ville. Le jeune guerrier commença à insulter le vieux Maître, à lui lancer des pierres et même à lui cracher au visage. Il cria toutes les offenses connues – y compris à l’adresse des ancêtres de sa lignée, tu te rends compte ? Pendant des heures, il fit tout pour le provoquer, mais le vieux resta impassible et silencieux.
A la tombée de la nuit, se sentant épuisé et humilié, le jeune et impétueux guerrier se retira. Dépités d’avoir vu le Maître accepter autant d’insultes et de provocations, les élèves le questionnèrent : « Comment avez-vous pu supporter une telle humiliation ? Pourquoi ne vous êtes-vous pas servi de votre épée pour vous défendre, même sachant que vous alliez perdre le combat, au lieu de faire preuve de votre lâcheté devant nous tous ? » Le sage répondit : « Si quelqu’un vous tend un cadeau et que vous ne l’acceptez pas, à qui appartient le cadeau? ».

En l’écoutant, les yeux de ma jeune amie se sont mis à s’agiter… Lorsque j’observe ce mouvement, je sais que l’esprit brillant de la personne prend le temps nécessaire pour frayer le meilleur des chemins à travers les méandres de ses neurones. Il est alors indispensable de ne rien faire, de ne pas forcer le point de vue pour qu’émerge le plus de conscience possible. Une conscience de soi apaisée. Il était temps de laisser le corps intégrer tout cela comme il sait si bien le faire : en dormant.

Tôt ce matin, en montant au Fort qui surplombe mon village, je suis passée devant l’ardoise de ma voisine qui aime tant la poésie. Dessus, elle avait écrit « Fais-leur comprendre qu’ils n’ont d’autre devoir au monde que la joie ! P. Claudel. »

A midi, j’ai mis la radio. Comme souvent, l’ouverture est venue par les ondes ! L’émission m’a rappelé que l’efficacité cognitive irremplaçable de la fiction dépasse de loin son usage marketing à travers le storytelling. Pour peu qu’on les raconte,  les fables, même les plus simples, ont comme les gouttes d’eau le pouvoir de remodeler des mondes ! Il existe mille et une manières de toucher le cœur d’un être humain mais seule la capacité individuelle de connexion émotionnelle permet de le faire constructivement. Converser de cœur à cœur, quoi ! Ça vous plairait de cultiver ça ?

2 Comments on “Le cadeau de l’histoire”

  1. Une pépite, que dis-je un joyau, une pluie d’étoiles, un filament de comètes. Gratitude pour ce billet essence-ciel et uni-vers-celle…

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